IL EST DES NUITS
Il est des nuits sans nom
il est des nuits sans lune
où jusqu'à l'asphyxie
moite
me prend
l'âcre odeur de sang
jaillissant
de toute trompette bouchée
[...]
(extraits, p. 25) « Pigments » (L-G Damas)
HOQUET
Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau
trois ou quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou
Désastre
parlez-moi du désastre
parlez m'en
Ma mère voulant d'un flis très bonnes manières à table
Les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas
le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
[...]
(extraits, p. 35), « Pigments »
SOLDE
J'ai l'impression d'être ridicule
dans leur souliers
dans leur smocking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon
J'ai l'impression d'être ridicule
avec mes orteils qui ne sont pas faits
pour transpirer du matin jusqu'au soir qui déshabille
avec l'emmaillotage qui m'affaiblit les membres
et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe
[...]
(extraits, p. 41), « Pigments »
LIMBÉ
Rendez-les-moi les poupées noires
qu'elles dissipent
l'image des câtins blêmes
marchands d'amour qui s'en vont viennent
sur le boulevard de mon ennui
[...]
(extraits, p. 43), « Pigments »
LA COMPLAINTE DU NÈGRE
Ils me l'ont rendue
la vie
plus lourde et lasse
[...]
Va encore
mon hébétude
du temps jadis
de coups de corde noueux
de corps calcinés
de l'orteil au dos calcinés
de chair morte
de tisons
de fer rouge
de bras brisés
sous le fouet qui se déchaîne
sous le fouet qui fait marcher la plantation
et s'abreuver de sang de mon sang de sang la sucrerie
et la bouffarde du commandeur crâner au ciel.
(extraits, p. 47), « Pigments »
SI SOUVENT
Si souvent mon sentiment de race m'effraie
autant qu'un chien aboyant la nuit
une mort prochaine
quelconque
je me sens prêt à écumer toujours de rage
contre ce qui m'entoure
contre ce qui m'empêche
à jamais d'être
un homme [...]
(extraits, p. 49) « Pigments »
RAPPEL
Il est des choses
dont j'ai pu n'avoir pas perdu
tout souvenir
Et brimades en bambou
pour toute mangue tombée
durant l'indigestion
de tout morceau d'histoire de France
Et flûte
Flûte de roseau
jouant sur les mornes des airs d'esclaves
[...]
(extraits, p. 63), « Pigments »
GRAND COMME UN BESOIN DE CHANGER D'AIR
Grand comme un besoin de changer d'air
pour le plaisir d'en finir avec un dilemme
au surcroît double
être ou pas
être ou paraître
tout à la fois hier
et aujourd'hui
ce jour déjà demain
[...]
(extraits, p. 87), « Névralgies »
IL N'EST POINT DE DÉSESPOIR
Il n'est point de désespoir si fort soit-il
qui ne trouve au carrefour sa mort à l'aube
[...]
(extraits, p. 89), « Névralgies »
PARDONNE A DIEU QUI SE REPENT
de m'avoir fait
une vie triste
une vie rude
une vie âpre
une vie dure
une vie
vide
car
à l'orée du Bois
sous lequel nous surprit
la nuit d'avant ma fugue afro-amérindienne
je t'avouerai sans fards
tout ce dont en silence
tu m'incrimines.
(p. 103), « Névralgies »
AIMER TOUT COMME HIER
que sans frapper
elle ouvre
entre
comme
jamais personne
d'autre
c'est encore attendre
des heures
de longues heures
en sifflotant
toujours le même air fou
debout
contre la vitre embuée
où montent
le bruit lourd
l'odeur du jour qui va finir.
( p. 132), « Névralgies »
IL N'EST PLUS HOMMAGE
Il n'est plus bel hommage
à tout ce passé
à la fois simple
et composé
que la tendresse
l'infinie tendresse
qui entend lui survivre.
(extraits, p 153), « Névralgies »